dimanche 18 janvier 2026

151.En guise de déhanché.

  Lalala. Des fois je chante dans ma tête pour éviter de me plaindre. Déjà que les rejeux je les fuis et tente de sautiller quand je rescène, alors bon. Tu connais pas les rejeux ? C'est quand tu refais une séquence avec quelqu'un, ou que tu te mets à déblatérer des horreurs à des gens que tu connais que t'as connu qui sont plus là, ça marche pour les vorts et les mivants. C'est très pratique pour passer sa journée autrement que sur des réseaux sociaux où tu vois des tas de gens que tu connais pas et des articles sur des trucs qui t'intéressent en fonction de où tu cliques. La grosse foire.
  J'ai perdu mon téléphone lundi soir, après une rando trekking ampoules incluses, pas équipé pour un sous dans la nuit dans la boue, parce que je le valais bien. Rien n'a fuité. J'ai pas témoigné ça quelque part à la télé d'Internet. Sauf aujourd'hui. Va t-on me proposer des nouveaux smarts pour égayer ma morne vie ? J'ai marché marché le long de l'eau, et j'ai constaté les roues des quads faisant des ornières dégueulasses. Les gens qui m'ont pris en stop à la fin m'ont dit que c'était les chasseurs qui passaient là pour mettre leurs cages (j'ai pas compris et pas poussé le sujet de peur de comprendre, merde je crois que j'ai compris).
  Lundi j'avais la tête en vrac et besoin d'air, il faisait beau. Le temps de me bouger, il faisait beau mais tard. Alors je me suis rendu à la réserve aux oiseaux. De là, je me suis garé devant la LPO, c'est là où les chasseurs aiment à rire et partager le rosé de l'amitié après avoir buté des sangliers pour le prélèvement automatique, parce que tu comprends, ça bousille tout ces sales bêtes. 
  Je me suis lancé à l'assaut d'un chemin possible, photo d'un arbre tordu, photo d'un château, photo d'une gargouille, et c'était un peu chiant au début, tout droit entre des haies. La joggeuse avait des jolies fesses mais c'est tout. Après un interminable temps entre des buissons épineux, j'ai vu qu'au loin y'avait un potentiel bord de mer. Beaucoup de vase, peu d'eau. C'était pas la marée, j'ai allongé le pas ma race en évitant les flaques. Je faisais reportage pour quelques uns, du vent, du bruit, des images, des spatules, des fois une poule d'eau qui se taille et des canards qui vaquent. Et puis la nuit vint gentiment.
  Je ne sais pas vraiment pourquoi je me suis acharné comme ça à walker dead dans les roseaux, je voyais bien que la direction couillait et que demi-tour fut plus sage. Mais bête que pourra, acharné on sait jamais, autant allonger le pas pour aller plus loin combien de fois me suis-je maudit ?
  Je croise un type qui court, son short fluo est trop moulant et il a une tête de winner avec un bandana anti suées, je resuis dans Stranger Things. Papa fait la course après le bureau pour décompresser de la journée à vendre des maisons à des vieux. Il me dit beaucoup trop enjoué : Bien sûr le parking est par là ! Vous êtes à moitié ! Allez courage ! Endroit idéal pour un fait divers. Sauf que c'était pas mon parking. Je voyais la déviation dévier de plus en plus avec un soir tout noir. Quand on est lancé dans la connerie, on se dit que demi-tour rallonge. J'ai vu de la lumière dans un bâtiment à la fin (le trajet lui-même pourrait faire l'objet d'un long message) et je me suis dit, c'est peut-être là, Google maps s'est trompé (non).
  L'homme est faible, surtout sans gourde. J'avais envie de marcher, j'ai été servi. J'ai sué sous mes couches de sweats à capuches, éclairé ma route avec ce téléphone qui me manque et je me demande où qu'il est. J'aimerais bien le retrouver, chanson connue, il y avait dedans de nombreux échanges, mais je n'ai pas mis ceux-ci dans le cloud. Comme je n'ai pas marqué l'adresse de mon téléphone sur mon téléphone. Des trucs auxquels on pense une fois que c'est trop tard. La mallette atomique sur l'esplanade indigène dans le coffre de la Kangoo alors qu'on vogue depuis deux jours en pirogue avec des locaux au milieu de l'Amazone. Crocodile stop, bonjour.
  Des gens gentils m'ont pris en douce à l'arrêt de bus de l'Intermarché, enfin à côté de l'Intermarché, c'est le prof de karaté qui m'a montré la direction. Je suis sorti en disant bravo merci bravo et j'ai oublié mon téléphone dans la voiture sur le siège arrière, je crois. Et depuis lundi, rien. Dans mon téléphone y'a le numéro de téléphone de mon téléphone. Sur un papier. Trouveront-il le papier déchiré avec le numéro dessus ? Penseront-ils à essayer de l'appeler ? Quand c'est le seul indice, tu fais ça, non ? Après faut regarder. Ou bien tu le fais débloquer pour le rallumer. Ou bien tu le ramènes à la police municipale qui fait objets trouvés. Quand il s'allume mon tel, y'a un petit bug, le programme Samsung Members dont je suis pas member demande à se faire rallumer parce qu'il s'éteint, ça dure pas mais c'est chiant quand tu connais pas, tu l'éteins ça se rallume, le truc c'est de laisser pisser, après ça s'arrête tout seul. Est-ce que ça va les empêcher de mater les textos où j'ai mis le numéro de fixe pour me rappeler ? Ne l'aurais-je pas plutôt laissé tombé en montant dans leur véhicule interlope ?
  J'ai appelé la police municipale, elle m'a dit oui oui on vous rappelle si on a quelque chose. Vous voulez mon nom ? Non pas besoin, on vous rappellera à ce numéro avec lequel vous nous appelez. Ah ok. Au revoir. Je vous donne mon nom quand même. Je rappellerais lundi, ok ? Non non, on vous rappelle, ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas inquiet.
  J'ai de multiples idées pour retrouver le propriétaire d'un téléphone perdu mais je ne suis pas celui qui le retrouve et je ne sais pas quoi faire, la perplexité m'habite et c'est bien normal, ta vie est un roman.
  J'en ai trouvé des sacs volés, des trucs à personne qui ne demandent qu'à retrouver leur propriétaire, des doudous perdus, des sweats sur des bancs, des portefeuilles pleins sans plus un rond. Et je les ai rendu la plupart du temps quand c'était possible, en faisant des recherches avec la carte d'identité de la personne en jeu, ou avec le moindre indice en ma possession. Parfois redistribuant le courrier mal adressé ou tentant de suivre la piste du chat perdu, du chien pucé ou de la vache violette égarée dans mon jardin Suisse. Je ne suis pas un détective anglais du 19ème arrondissement, mais j'ai un potentiel non développé qui ferait envie à un club de gentlemens tenu par des filles déguisées en hommes. Et elles me donnent une longue fessée sur talons hauts avec des frites de piscine en caoutchouc. Je ne sais pas pourquoi je viens d'écrire ça.
  Alors depuis lundi j'erre et m'interroge sur ma fin. Que devient un téléphone quand on disparaît avant lui ? Un compte Facebook si personne ne le ferme ? Une marionnette avec qui on dort et à qui plus personne ne parle ? La perte d'un outil aussi inutile que ce truc qu'on nous a imposé gentiment pour faire tes courses, pour réserver une piaule, pour délimiter l'angle d'un coin. Que devient-on quand il n'y a plus rien qu'un oiseau qui plane avec un bec en forme de cuillère en bois pour touiller la soupe en brique goût carotte ?
  Méthodique et concentré, je me suis mis à écrire des petites annonces en papier avec mon téléphone fixe dessus pour qu'on m'appelle : si vous trouvez mon téléphone, vous qui m'avez pris en stop, n'hésitez pas. Je vais en coller une quarantaine pour commencer, dans des endroits stratégiques. Sur des poteaux, sur des boulangères, sur des boites à livres, sur des trucs mobiles comme des vieux et des petits chiens ou le contraire, ou en projection nocturne écran géant reflété sur le château d'eau entre dix heures et minuit tous les soirs pendant deux ans. J'engagerais une équipe de mille personnes en treillis qui sonnent à toutes les portes jusqu'à ce qu'on retrouve minet. Vous avez des nouvelles du Syndicat ? 
  C'est loin l'Amérique.

mardi 13 janvier 2026

150.Dont tu es.

  Mon Dieu, déjà la 191. Oserais-je continuer jusqu'à 200 ? Et si mes vidéos de la semaine avaient un autre but ? Arriver jusqu'à 400 et en faire un livre dont je suis le héros, et à la fin le sorcier c'est celui qui dit qui y'est ? Alors que dehors la tempête fait rage et emporte mes derniers pieds de tomate, je réfléchis.
   Et puis ici, c'est pas la vidéo de la semaine, c'est le blog de Lavis Sauvage. Faut pas confondre. Dans le dernier post que j'ai relu pour être sûr, ça sentait l'homélie, l'éloge ou l'oraison, littéraire, ok, mais j'étais pas encore très frais en octobre, les questions affluaient en bancs de sardines, ou en pages d'écran répétées à l'infini (erreur système erreur, tidou tidou tidou) tel un virus cascadeur qui tombe à pic et agace. J'ai toujours eu en moi un petit côté disquette rayée. Je redis les mêmes choses pas tout à fait pareil. On fait pas tous un peu ça jusqu'à ce qu'on s'entende tout seul ?
  Obsédé par l'arborescence déprogrammée, confiant dans l'idée que l'humain est trop paresseux pour tout détruire en une fois, mais qu'il est bien capable de laisser le merdier à un truc qui le dépasse juste pour voir comment ça fait quand c'est cassé, je me laisse le temps, je me suis laissé le temps de respirer et développer ma partie avec passion froide pour une campagne à étages, laissant méthodiquement l'enfance se relever de ses plaies en poussant sur les bras pour faire gonfler les cèpes. Frissonnant de nouveau en fièvre jaune incubatrice d'une mue bénéfique sans plus d'adultes pour se faire bâcher ta mère gratuitement avec racket et poing levé dans ta face. Donner ton argent de poche à tes parents, ce n'est jamais agréable.
  Je me pose et répète la même introspection depuis le premier lâcher d'autruches dans une boite de nuit d'école de commerce, qui suis-je t-il et comment m'intégrer à moi-même ? Les lecteurs fidèles savent que mon master en philosophie des cailloux dans la Chine impériale au Vème siècle de Tang on mélange et c'est bon (ça pétille dans le nez), me permet humblement de vous embarquer à travers mon questionnement sauvage dans une joyeuse prise de tête sur quel groupe vous faut-il joindre à quelle heure et où se montrer pour passer bien, tout en récoltant quelques milliers d'euros grâce à ma méthode en dix leçons pour la somme modique de. Il s'agit de sortir de la malle, Léonard. L'île aux enfants est une épreuve intime.
  Je vois déjà les mauvaises langues reluquant du signifiant partouze, pardon aux familles, mais ce n'est pas que de ça que je parle, je parle aussi d'abdominaux passé la cinquantaine. Étant plus proche de la bougie en fin de cire qu'un élève de l'X en croyance à chapeau con, je me respire dans le dédale des méandres des croisements à issues incertaines, et j'espère avancer au grand jour, tout seul, tasse fumante d'eau chaude à la main sur ma terrasse pourrie, gentiment emmailloté dans une capuche à pompons.
  Gêné d'avoir cru qu'il me fallait clamer mon blabla (à te regarder il s'habitueront, ouais ok vas-y machin fais-moi rêver) j'ai développé avec l'âge une grande réserve de conserves. J'ai envie d'en faire partie, j'en fais partie, je suis de la partie et dans, j'ai les codes, j'ai les yeux de biche, le déhanché ping-pong, le pyjama à petits lions, mais chanter du Gotainer en chorégraphie élastique de singe (Gotainer est un singe, je sais pas la marque, genre chimpanzé gorille ouistiti, ça dépend du rythme, c'est un vrai compliment) je ne m'y vois pas. Je ne m'y vois plus ? Qui t'oblige à t'ouvrir attend bien son citron, comme disait cette huître de Kafka. Écrire est un scandale.
  La meilleure des attitudes, la plus salvatrice pour éviter les problèmes en société, et ce secret gardez le sous le coude longtemps, il est impérissable, je dicte : ne touchez pas au buffet, ne buvez rien, faîtes semblant. Les vernissages sont dangereux, vous ne savez pas ce qu'il y a dans les bouchées, et le mélange des alcools peut vous rendre mal et vous faire dire des choses qu'il aurait mieux valu taire. Pire, il se pourrait que vous rencontrassiez une personne que vous n'auriez pas rencontrassé à jeun. Et les réveils de cuite, croyez-en en ma pauvre expérience, peuvent vous emmener dans des situations qui ne sont pas inscrites dans le code civil. Après, les erreurs forment la jeunesse, personne n'est à l'abri d'une bonne nouvelle.
  S'intégrer reste nécessaire lorsque l'on a besoin d'une soupe et qu'il gèle, ou que l'on doit rembourser un truc à une mafia quelconque, ou qu'on a des enfants et qu'il faut les laisser en gardiennage à l'école pour remplir ses devoirs d'homme avisé prêt à tout pour gagner son potiron, ça boucle avec la soupe. Si vous évitez ces pièges, vous pourrez alors aller plus souvent à la bibliothèque et prétexter que vous travaillez sur une thèse, n'importe laquelle, le sujet importe peu. Cela vous fera rencontrer des jolies rousses piquantes ou des hommes déconstruits à moustache fine. Plus personne ne travaille vraiment depuis qu'on sait que les dinosaures étudiaient le futur en regardant dans des miroirs d'ambre. Il n'y avait pas grand chose à faire d'autre à cette époque. Ça n'a pas aidé à éviter la météorite.

samedi 25 octobre 2025

149.Remonter l'attente.

  En temps normal, si tant est qu'il y en ait, je dépote mon maximum pomme fraise banane. Toujours à infuser des stratagèmes pour faire le bzzz en bonne abeille cool. Mais voilà. Le défaut principal de mon ambition étant une absence d'organisation qui frôle le désastre (couplée à une observation des nuages et des lumières plus absorbante qu'une multicouche), je percute de plus en plus dans le barillet une petite poudre qui fait pffft et ne lance pas le chien.
  Expliquons-nous. Il s'agit de comprendre que mon statut d'ex star des années 2000, harcelé par les caméras et les feux rouges, ne doit pas handicaper mon retour sur le devant de la salade. J'affectionne tellement l'ombre que malgré ma connaissance poussée des discours qui font mouche, coccinelles et Monte-Carlo, je me remémore mon passif avec netteté comme une lingette à binocles, engageant ma rechute comme un tremplin qu'on va pas sauter c'est trop haut je redescends. Mon maillot de bain baille et on voit pas bien c'est loin.
  L'ambition, puisque c'est le thème qui nous permet de nous croiser entre deux vidéos, doit avoir pour support une tête bien faite et des gens autour qui savent créer le produit. Quel est le but ? L'argent, la gloire, les filles, le minibus avec tour escalier forgé pour faire la biblio des campagnes ? Le but est toujours multiple, l'éveil un phare et le gâteau aux noix arrosé de mélasse, un projet à faire passer à la fine. Je ne suis pas un camping-car.
  À force de faire des phrases qui tournent en bourrique le moindre interprédateur qui cherche la faille dans la litote qui me pousse à aller ne point me haïr autant que je le voudrais, je me suis posé la question de deux choses : comment mettre à jour tout ça, et comment être, comme je le disais si bien dans le post précédent, et ne pas être tout pareil en ne lâchant pas l'affaire pour retourner à mon premier métier, même si je n'en ai jamais vraiment connu d'autre (vous avez remarqué que je posais des questions sans mettre de point d'interrogation à la fin ?). L'arrêt cardiaque d'une relation m'aura enseigné quelque chose, il est bon d'en avoir sous le capot.
  Les carnets à foison, les idées en touffes, le nez au vent et la pédale sur le décélérateur, je vais voir papi en riant mieux, quitte à sourire trop à la ronde au risque de passer pour ce que je suis, un andouille sur pilote automatique. Ce blog sauvage m'aura permis de péter plus haut que mon style, de séparer le bon groin de mon blé, et flairant la fin des haricots si je ne me sors pas un peu du fourré d'épines, attaquer avant l'attaque deux ou trois images rédemptrices, annihilant d'un coup ces années d'avanies, je me demande moi-même d'où me vient ce vocabulaire.
  J'ai passé mille années à moudre du noir dans un moulin rouillé, je ne m'en rendais pas compte, occupé que j'étais à ne pas m'en rendre compte, et voilà que comme j'aperçois la cime miroitante à la jumelle, je chevauche un chameau à corne qui ressemble à un zèbre en plus gros, et j'escalade. Une grande échelle marche aussi. Métaphoriquement parlant. Je ne fais pas de loi, pas de prédiction, pas de table tournante ou de prétentieuse projection drippé, rien de bien folichon qui fasse rêver les ménagères, mais j'ai un tout petit peu d'espoir de me rendre compte de ma bêtise léguée pour en faire autre chose que le fatum.
  Je vois les bouches remuer autour, les corps onduler sur la musique, les culs se serrer au passage des tanks, et j'espace mes regrets de plusieurs tisanes. Multiple de moins en moins, avec des poissons miroitants dans les iris, je transforme le présent qui surgit dans un mixer marmelade qui gélatine à mort. Tête dans le potage ou moment limpide, j'unifie mes choix, classifie mes dons, polisse mes lectures, étonne mon entourage. Mes yeux se ferment plus vite, mes caisses s'entassent plus propres, mes bras me hissent plus tôt, et si je mets toujours une heure à émerger d'un rêve lancinant, je commence à piger l'écart entre les phases avec une célérité Munchausenienne non babillarde qu'on me jalouse dans les home salons, les spécialistes du salon.
  J'ai piétiné des fleurs et volé des cadenas, je roule trop vite sur les zones 30, mon permis n'est plus éternel et fabriquer des bombes n'est pas dans ma top liste. Sentir l'emphase d'un projecteur de patafix visant des ministres me redonne goût à l'existence. 

lundi 13 octobre 2025

148.La question qui fâche.

  Je me suis toujours posé la même question, que faire de ma vie ? Je veux dire, que faire de bien, longtemps, et avec plaisir ? Ce n'est pas bien clair. Que faire de bien qui puisse me plaire et plaire à ceux qui regardent ? Bon, ça donne des pistes, mais pas encore assez clair à mes yeux rougis d'écran. Que faire de bien, mais mieux, que faire de soi, non, comment poser la bonne question pour avoir la réponse que j'ai déjà ? Oui ?
  L'idée c'est de réussir avant la fin, de commencer quelque chose qui fluidifie les nerfs et développe le doux. Genre. Les jeunes filles disent beaucoup genre. C'est une interjection. Les jeunes filles... Certaines jeunes filles. Je n'ai pas fait d'étude sociologique. L'idée c'est de me demander ce que je dois faire pour que ça me plaise assez longtemps pendant que je le fais. Le spectacle n'est pas exclu mais je trouve ça fatiguant, c'est pourquoi la vidéo (185) me semble plus légère.
  Raconter comment on se débrouille pour vivre, voilà, comment je me débrouille pour réussir à mettre un pied devant l'autre pour tenter de marcher. Le repos est nécessaire, je vais me coucher. Disons. L'envie est forte de décupler une manière de faire, douce, qui déploie ses ailes et couvre le soleil pour faire de l'ombre au méditant. Quel drôle de mot méditant. Que font les méditants ? Ils méditent. Mais encore ? Ils plient les genoux. Mais encore ? Ils tentent pour la plupart de ne pas penser à la jolie fille en face, ou l'heure du repas, ou la prochaine sieste, ou que sais-je encore... Ils sont pour la plupart surpris de se retrouver au milieu d'un groupe de gens qui ne font rien de bien précis (ou le contraire) et qui, assis sur des gros coussins noirs, tentent de chasser les mouches sans mouvement de nez devant le maître qui s'est endormi ou fait semblant. Après tout il fait ce qu'il veut, il a trouvé la bonne question, lui. Master ? Vous êtes mort ?
  Comment faire pour faire bien, le truc qui me plaise à faire, sans être obligé de montrer, sans être obligé de rendre compte, sans être obligé de se mettre en avant pour une statuette, pour un pin's, pour une médaille, pour un sucre, pour une caresse. Il y a bien des façons de se détacher de l'environnement toxique du capital, gagner sa vie peut passer par un courant alternatif. Cependant.
  Cependant, lorsqu'on atteint un certain niveau de mollesse, on se demande si les humains pourvoyeurs de prix n'ont pas créé des challenges pour encourager les artistes à développer un esprit de compétition digne d'un cycliste tireur nageur coiffeur chauffeur apte au pentathlon inversé de l'école du cheveux de Budapest. Je ne sais pas pourquoi cette ville, laissez-moi rêver un peu.
  Comment montrer comme d'autres en leur temps (Lequel ? Mais lequel ?! Parle traître ! Dis-moi où est caché la carte ! Tu l'as mangée ? Recrache !) qu'il est possible de laisser derrière soi, ou devant soi, un équilibre fragile de boules en l'air prêtes à tomber sans tomber et repartir aux cieux, repues d'air et de gravité, pour finir enfin sur un sol béton ciré d'une école de cirque moderne qui a compris que la performance n'est pas le résultat nécessaire pour provoquer un applaudissement nourri. Se casser la gueule avec grâce peut provoquer des remous divers. 
  Quand faut-il s'arrêter de croire en soi ? Où commencer à croire en soi ? Le lieu est-il important, un aéroport peut-il convenir, une gare, une médiathèque ? Ne serait-il pas plutôt utile de cesser de croire qu'il faut croire et se lancer à l'aventure sans plan ? Tu veux un peu de limonade pour faire passer l'éternuement gazeux ?
  Je suis trop malin pour me faire avaler (et même de travers) que je ne veux pas réussir quelque chose de plus grand que moi et que, non vraiment, j'abandonne, partez sans moi, je finirais ici au milieu des bruyères, je ne mettrais pas à jour mon site Internet, désuet et brouillon dont les déroulés attendent une unité plus forte, une présence plus fluide, une cohésion d'images qui ne permettent pas de doute quant à ce qu'il propose, on comprend du premier coup, la foule est en liesse, dégommant sans haine la profusion imagière et textuelle délétère et superfétatoire, agrandie d'un coup d'un seul par un minislide efficace qu'on ose même pas scroller sur son smartphoque de peur que la glace s'écroule.
  Les réponses ça n'a jamais été mon fort Saganne, je suis un môme des années 80, et quand je me promène du côté du Panthéon, je ne reconnais plus les vigiles qui demandent des cartes et des pass dans les bibliothèques de ma jeunesse où l'on entrait pour consulter des trucs sans avoir à montrer son œil au scanner pour être sûr qu'on étudie la parapsychologie et qu'on peut emprunter, ou du moins consulter le De Vermiis Mysteriis, qui permettra certainement de faire un bon plat irlandais à base de viande de bœuf, de champignons et de pâte croustillante à casser à la cuillère pour laisser s'échapper la fumée qui brûle la langue si l'on n'y prend garde. À moins que ce ne soit du mouton sauvage, et j'en tremble à l'idée qu'il bêle bêle bêle comme le jour.
  J'ai encore dû choper une carie en haut à gauche sur ma trente troisième dent surnuméraire, avec toutes ces émotions et voyages ça ne m'étonne pas. Je ne sais pas où elle se loge (dans ma bouche, ah bravo, je ne vous félicite pas) je me demande si je vais devoir refaire une radio. Si seulement je pouvais passer des disques.

dimanche 10 août 2025

147.Comme un grand vent de choses.

   Faire ses courses sans chevaux c'est une technique de Sioux. Un espace de promenade sous néons, technologie ordurière au service du feu, mouvements des palettes sans soleil levant ni trou noir, déplacement des masses, hésitations, retours, oublis. Du contre la montre, collecte journalière ou remplissage du mois. Bouteilles, canettes, sachets, cartons. L'existentiel dans l'accessible immédiat à longue portée furtive. 
  Il y a client et client, faut pas confondre, qui semble roi mais reste pion. Deux catégories, deux ambiances. C'est pas le même rôle. On peut interchanger. Le client gagne sa vie pour dépenser au magasin, le qui bosse sur place a des promos et peut passer à la caisse quand ça ferme.
  L'aventure dans le grand ou le petit magasin, à mes yeux hyper mais tropes de naturaliste amateur, c'est le mouvement. Comment qu'on s'y déplace, comme qu'on y danse. J'esquisse des pas qui ressemblent à un début de chorégraphie contemporaine, parfois, mais juste un début, pour ne pas détonner, bien que personne personne personne n'irais m'empêcher de défendre mon ode à la boite de pois chiche ou ma lamentation des dindes, mais c'est une autre histoire et je n'ai pas de comparse, ideal partner, soulmate, caméra embusquée dans chemise à carreaux, pour filmer le carnage (pas assez pécho aux Zarbos, perhaps). Vous avez l'autorisation du groupe pour faire ce genre de choses ? Vous en avez parlé au directeur ? Suivez-moi monsieur, on va vous raccompagner à la sortie. Il y a des familles, monsieur. 
  Ça ne m'est jamais arrivé. Je connais si bien le logiciel de la sécurité par cœur. Costaud ou pas, l'uniforme fait loi, banque privée, poigne ferme, lait d'ânesse, yeux de faons. Il faut choisir le bon magasin.
  Il y a, ici, des enfants qui aident à remplir le caddie avec des choses qu'on ne voulait pas prendre en arrivant, des gens à listes sur papier (sinon j'oublie) et de plus en plus avec téléphone gros écran, nez dessus, pouce actif, prérempli, mur à cases. Panne de secteur, tu t'éclaires à la liste. 
  Couples heureux d'être ensemble qui se complètent (prends le beurre, je prends les nouilles...) couples pas heureux d'être ensemble qui se complètent (prends les nouilles, mais non les autres, t'as pensé au beurre ? Tu penses jamais au beurre...). Ceux qui viennent pour s'amuser parce que ça fait une sortie, la boite à livres géante en bas est super, ceux qui prennent sans réfléchir, reposent après, reprennent, se demandent, oh je sais pas, prennent le cinquième paquet derrière pour éviter les microbes, 6 tranches de jambon breton, pensent aux abattoirs et aux yeux doux des cochons enlevés par les horribles machines, reposent, pensent au croque-monsieur du soir, reprennent... Ceux qui tentent de déjouer les pièges de la citadelle, louvoyant héroïques entre les aromates, évitant les rayons tentations sucres modifiés, repartant bredouilles, avec ce caddie géant à consigne bleue inutile à ranger, trois articles max, dont un tendancieux (alors qu'une petit sacoche en rafia territoire "I love Panisse" made in Marseille aurait suffi) caisse automatique, manque de pot, ça bloque, obligé de repeser le lubrifiant glisse toute plage avec Monique et sa clef magique, pas de remarques, professionnelle jusqu'au bout des ongles à paillettes. Il y a ceux qui ont faim et font des montagnes, tout schuss. Il y a ceux qui sont fatigués et dorment éveillés, coudes reposés sur la barre, étendant mollement un bras pour tenter d'attraper quelques chose sans s'arrêter vraiment pour sortir plus vite, s'écrouler dans le van, oublier le parking, sac de couchage, bouchons d'oreilles, oreiller mémoire de rêve sur tapis roulant infini, ça bloque au lecteur de codes barres, bondong bondong, vous pouvez pas dormir là madame. Il y a ceux qui sont là pour voir et attendent, dommage qu'il n'y ait que des bancs au magasin brico. Et tous nous marchons des kilomètres pour arriver au bout.
  Et partout, des pardons, des mercis, des excusez-moi je vous en prie, des s'il-vous plaît, des ouvrez votre sac, des je ferme ma caisse, des à la queue comme toute le monde non mais dis donc alors c'est fou quand même, les gens sont incroyables, des je vais vous montrer, des je ne vois pas le prix, des vous avez des scanners pour voir le prix, des comment ça marche, des on prend du coca, des oublies pas les chips, des c'est écrit trop petit, des j'aimerais bien manger ça, des attention je passe, oh pardon, ce n'est rien, je vous ai pas fait mal ?
  Toute la chaîne de l'humain représentée dans le super mini maxi, on danse pas pareil selon les espaces représentés, développement personnel, instruments de cuisine, espace détente tout pour la relaxe, punaises et cafards. Se nourrir, se cultiver, n'est-ce pas la même chose ? 
  Ici, la foule, compacte ou clairsemée, bataille de cheveux blancs pour peser ses légumes, on se regarde, on se trouve beau, étrange, on baisse les yeux si on s'en rend compte, on se tamponne, on s'évite, on s'accroche, on s'observe. Ce monsieur chauve au pull cachant son cou semble vous suivre de rayon en rayon avec son panier roulant à une main, motifs écossais, à moins qu'il ne prenne le même mouvement codifié de remplissage que vous, ne sachant pas quoi prendre, il copie. Cette fille marchant sur un nuage, yeux verts, grandes lunettes embuées au rayon céréales, peine de cœur après texto. On recroise les mêmes, deux fois, des jumeaux, trois fois, des triplés, on comprend les errements, les oublis, évitements, reposages de trucs qu'on veut plus en entendre parler même si la poussière d'un volcan venait recouvrir les toits de tôles. Si on suit le processus du labyrinthe, les fournitures au début, les légumes à la fin, tout le monde applaudit et on part avec une statuette.
  Je m'interroge, qui décide de la place des choses où qu'on les met ? Poste aléatoire à la courte paille ? Restaurant bifteck qui s'est qui s'y colle ? Ou bien c'était prévu, un coup c'est lui, un coup c'est l'autre ? Imprimer SA marque, ce sont des hommes, ils font du paddle, mettront ailleurs les lessives parce que Christophe, ce taré, les foutait à côté des yaourts en bouteilles et on confondait (rien de personnel, j'aime beaucoup les Christophe) c'était vraiment n'importe quoi. 
  On change parfois les rayons de place, mécaniquement, de nuit, avec des armées de robots tueurs et des scientifiques maigres en blouses de bouchers à lunettes opaques armés de chalumeaux, prêts à cracher les soudures du rayonnage ultime. Les gens verront.
  Ça occupe les employés et ça déboussole le client. Difficile de se souvenir que c'était là avant quand on se réhabitue. Se réadapter au mélange, trouver les épices, chanter dans une casserole, choisir poils durs et ne jamais oser ouvrir l'emballage. Gencives fragiles, dans le sens du tartre.
  Et partout, je vois, du plastique qui déborde, qui submerge nos yeux, nos lèvres, nos veines. Emballages orduriers, ils sont dans nos mains puis dans nos rivières. La vie comme un contenant de l'âme. Voldemort rigole.

samedi 2 août 2025

146.De la puta madre 2/...

  Après une mise en place solennelle de l'histoire en route, scénettes silencieuses sur quai, graves et chorégraphiées au millimètre, échanges de colis précieux, embrassades de départs et derniers conseils porte-bonheurs avant la traversée, le sol de la scène se mit à vibrer en mode avion. Comme aucun acteur ne semblait y porter attention ou s'en inquiéter et que le conteur principal continuait à dérouler son récit sans trouble apparent, je gardais contenance, mais ça partait un peu en saucisse. Tonneaux à la mer, cordages en gigues, perroquets affolés dans leurs cages (de fait ils étaient faux, ou empaillés, je n'ai pas vérifié), ça titubait sec ! Levant mécaniquement les yeux au ciel comme on fait quand on attend le pire pour éviter un projecteur avant la bosse, le plafond bougeait comme un roc devant un tombeau ! La jeune comédienne, immobile et concentrée comme ses copains, avait visiblement compris mon désarroi et souriait. Étais-je sujet à une hallucination comme dans un film de Quentin Dupieux ? La chaleur de Séville avait-elle grillé mes neurones de plouc français peu habitué aux changements de climats (on était en 1992, je le rappelle, qui aurait pu prévoir blablabla) ?
  Des étoiles apparurent, et je compris que c'était toute la scène qui bougeait, le plateau de théâtre était mobile ! À moins que ce ne fut la salle, j'ai jamais trop compris si c'était les trains qui partaient ou le paysage. En tous les cas, les acteurs se mirent en marche pour ne pas disparaître en coulisses, ça tournait pépère, pas besoin de courir, et l'avant du bateau de la scène a disparu progressif laissant la place à une sorte de plage limitrophe forêt vierge, je me souviens plus si ils ont pas lancé la musique de Vangelis avec mon gros Gérard qui arrive en rotant après les sirènes, tout en faisant des moulins dans l'écume avec ses bras pour faire comme dans le roman. Chapitre 13. 
  En regardant plus attentivement la salle aussi agréablement surprise que moi par le mouvement des planètes, et après l'arrêt de la tectonique, j'ai compris que le public avait vue sur une sorte de longue et rectangulaire boite située au dessus du cadre de scène où défilait des phrases, le sous-titrage du dessus comme on dit dans le jargon (quand la scène bouge pas on dit judicieusement le sous-titrage du dessous). J'en déduisis logiquement que c'était bien le plateau qui tournait. Ce que c'est qu'être un fromage.
  Quand tous les acteurs furent rendus sur la plage, je vis que de menus changements de costumes s'étaient discrètement opérés, un pantalon raccourci ici, une chemise déchirée là, un chapeau troué et des pieds pour la plupart désormais nus. Le bruit du bord de mer en fond, des indiens d'Amazonie avec couvres-chefs en ficus, boucles d'oreilles violettes et plateaux de bouches, s’avancèrent, majestueux et sévères, les bras chargés d'assortiments de fruits, de mer aussi, lézards confits, colliers de coquillages et objets inavouables destinés à combler les chaudasses (dans ma mémoire de tête d'épingle de l'époque, la première rencontre entre Colombus et les papous ça devait plutôt être sur une île, après je connaissais pas le metteur en scène). Je fantasmais un peu, ça se mélangeait dans mes BD. Je gobais devant tant de magnificences, ou j'avais un peu chaud, ça a dû se voir vu que j'étais le seul à être resté propre après la traversée de l'Atlantique, genre j'ai pris la mer mais ça va je gère.
  La jeune comédienne effleura mon bras droit me faisant signe du menton d'avancer vers eux. J'obéis, un peu anxieux, tachant d'oublier que j'étais sur scène pour m'intégrer au truc avec naturel. Ils étaient quand même à moitié à poil et plutôt costauds. La semi-nudité masculine me posera toujours problème tant que je n'aurais pas un peu plus de muscles, (vous vérifierez cette assertion en regardant illico la vidéo 183). C'est lié à ma mère.
  Le mec avec la plus grosse coiffe m'a alors enlevé doucement mon chapeau, s'est agenouillé, je vous l'ai dit j'étais moins grand, et passé un collier de nouilles autour du cou. Un hourra général me fit sursauter et des coups de fusils tirés à la hussarde m’arrêtèrent le cœur le temps d'une Near Death Experience. La lumière s'éteignit aussi sec. Boum. Stroboscope alterné rouge et blanc, flashs wizzz, et les gentilles retrouvailles firent place à un bain de sang, une bataille entre les civilisés et les indiens, j'en parlais pas plus tard que y'a deux posts, je fus soulevé par l'un d'eux et mis en coulisses comme un meuble. Un peu étourdi, je sentis une petit main prendre la mienne. Elle souriait, contente et amusée de me voir si bousculé par les événements dramatiques en cours (tu parles !).
  Sans me lâcher, elle m'entraîna dans les couloirs, retrouvant sans peine notre loge pleine de costumes, ce qui me fit tout drôle parce que de mémoire de teenager, je n'avais jamais tenu la main d'une fille aussi longtemps. Me laissant à l'entrée, elle commença à se déshabiller sans fausse pudeur, puis me voyant tétanisé devant la porte, elle sortit d'un portant un autre costume recouvert d'un plastique de protection, tout prêt cette fois, et me le tendit. D'autres acteurs ne tardèrent pas à rentrer dans la loge derrière moi, je fis donc une embardée et ôtant promptement mes précédents vêtements sans timidité mal placée, j'enfilai ceux que l'on m'avait tendu. Le métier qui rentre coco !
  J'avais l'air d'un petit marquis des îles, il y avait même une perruque blanche poudrée, qu'on m'aida à fixer à mes cheveux, mais je n'eus pas le temps de m'extasier sur ma nouvelle tenue car tous ressortirent illico, continuant de s'habiller dans le couloir pour certains d'entre eux. J'eus à peine le temps d'ajouter une mouche sur ma pommette gauche. Ayant perdu de vue mon espagnolette, je rattrapais les autres en courant, un peu bêtement je supposais, pensant aux moutons de l'histoire (on étudiait Rabelais au bac de français cette année là) espérant de tout mon cœur que les sols en fer grillagés des couloirs résisteraient à ce troupeau de gnous en migration sauvage. 
  On arriva devant une porte noire en bois, découpée dans un mur qui partait haut haut dans les cintres, et l'on ouvrit. Majestueuse entrée délicate et précieuse. 
  Nous étions dans une salle de réception éclairée à la bougie électrique, miroirs, grandes fenêtres à carreaux, une longue table avait été dressée, des serviteurs noirs habillés en laquais rouge et or tenaient chandeliers et plats avec des trucs à manger immangeables dessus. La salle dorée faisait la moitié de la scène, il y avait côté jardin une terrasse donnant sur une nature semi-sauvage, culture de canne à sucre et manguiers. Les comédiens passaient de la salle à la terrasse dans un ballet bavard mais inaudible pour le public, qui semblait ravi. Comme la maison était surélevée, on pouvait voir sur le devant de scène des personnages masqués de capes noires fomentant quelque chose depuis des buissons. Le conteur acteur fil conducteur, resté sur le devant de la scène, qui n'avait toujours pas changé de costume depuis le début du spectacle, ne voyait supposément rien des ombres et restait droit à admirer le ballet du dessus. Je crus que le passage dans les loges avait duré plus longtemps que je ne l'avais pensé, car le temps dans l'histoire des voyages de Colomb s'était mué en autre chose, à l'époque de l'abhorré commerce triangulaire, sans aucun doute. Haïti ?
  Puis le narrateur, théâtral un peu surjoué, haussa la voix, les gens du bal se turent. Se tournant vers nous, il appela un Fernando assez vivement, son fils et futur héritier de sa fortune esclavagiste, expliqua t-il, pour le présenter à l'approbation du public. On me poussa, j'étais incrédule, la jeune comédienne me rejoint avec grâce comme une danseuse légère, elle était postée dans un coin de la pièce avec une marquise métisse, et tout en prenant doucement mon avant bras par dessous, le gauche cette fois, m'encouragea, mutine, à descendre les marches donnant sur le bord de scène. Quand j'y parvins, elle repris sa place avec la même aisance, je ne l'avais pas quitté des yeux. 
  Je n'étais pas inquiet, du moins je crus réussir à montrer que je n'étais pas inquiet, planté comme une asperge devant une centaine de paires d'yeux multinationaux, j'espérais juste qu'il n'allait pas falloir dire un truc. Et de fait, c'est comme si, taquin avec le jeune intrus que j'étais, le narrateur principal avait senti que c'était le moment de passer aux choses sérieuses. 
  Après avoir expliqué qui j'étais, ne tarissant pas d'éloges sur mes qualités supposées de fils putatif (je crois bien qu'il a cafté que je sortais d'une malle car toute la scène et la salle ont ri à mes dépens) il changea brusquement de ton et, fièrement, me prit par les épaules en me tournant face à lui. Solennel, il me posa trois questions à rallonge, que je ne comprenais pas trop mais qui je pensai nécessitaient l'affirmative vu que j'étais supposé incarner sa descendance et qu'il était en train de passer la main sur le domaine, ou un truc dans le genre. 
  Je dis trois retentissants "Si !" et même un "Si Padre !" à la troisième question, histoire de faire le malin, ce qui ne lui déplut pas vu qu'il m'enlaça viril en esquissant une larmichette (il sentait un peu fort mais je n'ai pas bougé). Il se retourna triomphant face au public tout sourire, me présentant comme un trophée, puis il se prit une flèche dans la tête.
  Ce fut un peu confus, mais en gros, les esclaves avaient choisi ce moment pour foutre le feu à la villa et buter tout le monde. Je soutenais mon faux père qui s'écroula très professionnellement avec un réalisme noir et blanc de bonne composition, en prenant une mine de circonstance de celui qui ne s'y attendait pas trop. Entendant crier, je me retournais et vis, ma comédienne en prise avec deux gaillards prêts à la molester d'une façon trop piratesque à mon goût. Je repoussais aussi délicatement que possible la dépouille du conteur qui me fit un fort peu discret clin d’œil, et je bondis dans la maison en flammes (des tissus rouge et oranges agités par des soufflants). Saisissant un plateau de petits fours j'en lardais de coups les têtes des assaillants de mon amie avec les blongs retentissants de ce genre d'accessoires, ce qui fit rire l'assistance et détendit un peu l'atmosphère, je crois. Les molesteurs  de ma comédienne furent si surpris de la tournure du script qu'ils la lâchèrent, bras ballants, avant de se ressaisir pour nous ressaisir mais trop tard, car nous étions déjà repartis dans les couloirs des hauts décors. 
  J'entendis les rouages de la grosse machinerie se remettre en route et titubant à peine, dans un élan romantique idiot, pris la jeune fille par la taille pour la serrer contre moi, effaré par la tournure des événements. Elle m'observa curieuse et intense sous un néon vert salida de soccoro et, sans même me vexer, se retira très très doucement de mon étreinte pour m'entraîner de nouveau dans une direction inconnue, je supposais, vers le nouveau costume à enfiler pour une improbable nouvelle scène...

mercredi 16 juillet 2025

145.De la puta madre 1/...

  Bon, il me reste une heure de journée du 16 juillet pour narrer ma trépidante vie pleine de rebondissements et de regards acérés sur un monde en pleine mutation qui n'en finit pas de mutationner car comme dit le dicton : "Reprenez du clafoutis."
  Je me suis garé au soleil puis trouvant ça nul, à l'ombre et c'était mieux, pour aller à la plage en étant raccord avec l'heure des marées. J'ai eu du mal à bouger ce matin si tu veux savoir, le cœur vide et à quoi bon, mais comme je m'étais promis de me baigner dans les relents de gazole et les miasmes des alentours tout comme le gros monsieur de hier que j'avais vu dans l'eau près de la jetée et que je m'étais dis, purée, ce type nage dans les miasmes, j'aimerais bien faire pareil, mais là je suis pas équipé alors demain je reviendrais. 
  Mais les lendemains sont parfois difficiles et il n'y a pas toujours le même allant d'un jour à l'autre, ça dépend ce que tu as fais la veille si tu as bu la poire à papi, et le programme change, c'est la raison pour laquelle j'ai toujours évité de faire des voyages organisés. Enfin si une fois, mais j'étais jeune, c'était l'Espagne et mon cœur était sans expérience.
  Dans le bus qui nous emmenait à l'expo de Séville, l'expo mondiale, je sais plus comment qu'on dit, universelle, en 1992, je te raconte cette histoire d'avant les Internets, y'avait la plus jolie fille du bus qui m'avait pris à la bonne en pensant que j'étais le mec cool vu que j'étais mignon, mais ça ne s'est pas passé tout à fait comme prévu. 
  Après un bout d'après-midi dans un parc à tourner et discuter littérature de tous les livres qu'apparemment elle n'en lisait pas beaucoup, la plus jolie fille du bus est allée faire le tour de la ville avec les sportifs qui avaient beaucoup plus de choses en commun avec elle qu'avec Tom Sawyer ou Robin des bois. 
  Les sportifs avaient réussi pendant le voyage à changer les noms des listes pour rester entre sportifs, et me refiler le gros con que personne ne voulait dont j'ai subi les ronflements pendant une semaine dans ma famille d'espagnols qui ont dû se dire les français, quand même, parce que cet andouille, un soir, s'est bourré la gueule (en fait les sportifs avaient trouvé marrant de le faire boire) et il a fallu que je le traîne jusque chez nous avec force ahanements et hurlements de sa part, dans une village de 200 âmes à côté de la grande ville, autant dire que sur les derniers jours du séjour, notre réputation fut faite. Non seulement ces petits cons ne tiennent pas l'alcool mais en plus ils font du bordel la nuit alors qu'on tente de dormir entre deux canicules. Et moi qui ne buvait pas encore, j'avais été accusé d'avoir picolé tout pareil. Et c'est après cette injustice sans nom que je fis ma première fugue. La plus jolie fille du bus avait tout vu mais n'avait rien dit pour ma défense et j'en avais été encore plus dégouté.
  Le lendemain, arrivés en bus à la 'epo de Séville, le grand grand lieu de tous les pays qui montrent tous un truc qu'ils font bien avec des bâtiments fait exprès pour le truc, je me suis un peu perdu en suivant, nez au vent, les chemins pas balisés comme je fais parfois encore aujourd'hui ça mène à tout.
  J'ai suivi un chat, et passé derrière un camion, observé des gros câbles et décidé de voir où ils menaient, plusieurs fausses ruelles entre des bâtiments de chantier qui m'ont fait déboucher dans une sorte d'arrière cour avec des grosses poubelles. Une porte était ouverte. Je suis entré pour aller voir et suis tombé dans des loges. Il y avait plein de costumes en tas ou bien rangés, des chapeaux, des plumes, des robes, des gilets dorés, des accessoires, épées, chandeliers, astrolabes, des malles entassées, ouvertes et fermées, des miroirs avec des ampoules autour, du maquillage, des pinceaux, des moustaches, des perruques, des bigoudis. 
  J'ai entendu du bruit, j'ai visé une grand malle, je suis inexplicablement monté dedans (j'étais un peu moins grand qu'aujourd'hui) et j'ai refermé le couvercle. Ils sont alors entrés.
  C'était pas le plan Cocoon, mais j'ai un peu flippé. Ça causait espagnol, je dirais même castillan, et ça parlait spectacle, je comprenais pas bien avec le couvercle, mais j'ai pigé qu'une représentation allait avoir lieu, et une fille a ouvert la malle, crié, et éclaté de rire. Tous se sont tournés, j'avais un truc en plume ridicule sur la tête et un bout de robe rose enfilé sur mon cou. J'ai souri. J'ai baragouiné que j'étais français que je visitais le parc et que j'adorais le théâtre. Ils m'ont demandé si j'avais déjà été sur scène et j'ai dit oui, ce qui était vrai, mais pas des gros trucs. Ils se sont tour regardés en souriant et m'ont sorti de la malle. La fille m'a emmené prêt d'un portant rempli de pourpoints colorés et en a choisi un, elle m'a demandé d'enlever mes habits. C'était assez facile, un short, un T-Shirt, une casquette, des baskets, une petite banane moche avec mes papiers, un peu de pesetas et des gris-gris marrants.
  Je me suis donc retrouvé en caleçon dans une endroit que je ne connaissais pas, avec des gens qui venaient de me rencontrer, trouvant tout naturel de me déguiser en page, ou un truc dans le genre. Mon caleçon étant trop grand, ça faisait des bosses, la fille m'a demandé de l'enlever pour pouvoir ajuster sur moi un collant beige. Elle m'a fait signe de ne pas bouger, a sorti un paravent de derrière une porte. En fouillant dans un tiroir elle a trouvé un slip, neuf (il sortait d'un emballage) et à ma taille. J'ai retiré mon caleçon, mis le slip, le collant, c'était beaucoup mieux. Une sonnerie métallique s'est faite entendre dans le couloir (ce que je supposais le couloir) et le petit groupe s'est un peu plus animé, accélérant les retouches de maquillages, de coiffures et d'assemblages de costumes. Quand la fille a décidé que j'étais paré (je devais ressembler à une sorte de Christophe Colomb jeune, mais pas trop typé ibère) elle m'a passé à un mec à barbe courte qui m'a maquillé vite fait, teint blanchi et deux traits sous les yeux, pommettes rouges, et puis on est sortis de la pièce en silence.
  Un long couloir, j'avais bien supputé, avec un sol en fer grillagé qui résonne clong clong, j'avais aussi troqué mes baskets contre des sortes de pompes super conforts en cuir, également à ma taille, elle avait l’œil la nana. On a marché pendant un temps qui dans mon souvenir semblait très long, et on est arrivé sur un plateau géant avec plein de fauteuils en face. Et à la taille du plafond et aux symboles peints partout, je crois des figures du tarot espagnol, j'ai compris que j'étais, justement, à l'intérieur du pavillon espagnol. Le gamin futé quand même à qui on ne la fait pas. Sur la scène, il y avait un décor de quai avec tonneaux et cordages, et sur la gauche par là où on était entrés, la proue taille réelle d'un galion, la Maria c'était écrit dessus. Un des comédiens a parlé à la régie en demandant de lancer la musique, et peu après, du public a commencé à affluer de part et d'autre du haut de la salle qui descendait jusqu'à la scène, sur les gradins en face de nous. Une salle de spectacle confort comme au cinéma. La fille m'a pris à part alors que le comédien principal, ou le narrateur, s'est mis à apostropher les gens et à leur souhaiter la bienvenue.
  Elle m'a regardé droit dans les yeux et m'a fait signe que je ne devais pas parler, et là j'ai vu qu'elle était plus jeune que je ne pensai, presque mon âge. Au vu de son physique elle ressemblait beaucoup au comédien qui parlait maintenant plus lentement et commençait à emporter les spectateurs, désormais bien installés dans une histoire que j'allais découvrir avec eux...